« Je ne vois nulle trace de la grille et je suis rassuré de savoir qu’aucun
dispositif d’organisation de ce genre ne se cache sous ce qui est là. » 1
Chris Andrews a le plaisir de présenter des premières études de l’artiste canadien Michael Snow (1928-2023). L’exposition comprend onze dessins encadrés ainsi qu’une série de huit œuvres sur papier non encadrées, dont bon nombre sont présentées au public pour la première fois. Ces dessins s'étalent sur une période de trois ans, de 1953 à 1956, réalisés alors que l'artiste se trouvait entre le milieu et la fin de sa vingtaine. Au cours de cette période, Snow a voyagé à travers l’Europe avant de revenir s’installer à Toronto, où il organisera plus tard sa première exposition en 1955 à la Hart House de l’Université de Toronto.
Ces dessins accordent une attention particulière aux activités routinières : manger, s'asseoir, dessiner, lire, la vie quotidienne dans ce qu'elle a de plus élémentaire. Il y a une intimité dans la représentation de ces espaces de vie qui allait finir par imprégner une grande partie de l'œuvre de l'artiste. Et l'immédiateté du dessin s'est avérée un médium tout à fait approprié pour le jeune Snow. À propos de cette période, il a dit : « Quand je voyageais, je dessinais beaucoup, et j'ai fini par organiser une exposition de ces dessins. Un jour, j'ai reçu l'appel d'un homme que je ne connaissais pas. Il m'a dit qu'il avait vu l'exposition et qu'il l'avait beaucoup aimée. Il avait l'impression que celui qui avait réalisé ces dessins devait forcément s'intéresser au cinéma. Je lui ai répondu que non, je ne m'intéressais pas particulièrement au cinéma. » 2 Les dessins sont restés un élément constant de la pratique de Snow tout au long des années 1950, et ce jusqu'au début des années 1960, où ils ont été plus ou moins délaissés.
Dans l’ensemble, on observe un rejet manifeste de tout système de perspective identifiable ou, plus largement, de la grille. Dans Still Life with Vase & Fruit, deux objets au premier plan, une table et un vase, sont représentés selon des perspectives presque contradictoires, se détachant ainsi de la scène elle-même. Derrière eux, un personnage jette un coup d’œil à travers une vitre flottante. Ailleurs, dans Room and Occupants Slightly Condensed, quatre lignes à l’encre rouge se croisent à leurs extrémités, suggérant le périmètre d’une pièce. Suivant une approche économe des lignes dans ses dessins, seules les marques les plus indispensables ont été tracées.
On constate également une fascination récurrente pour la figure humaine et sa présence dans l'espace: on perçoit ainsi une silhouette et un chien attablés, un homme assis dans un coin, un salon rempli d’invités, ou encore les planches d’un plancher en bois s’élançant vers une figure en train de lire devant une fenêtre. Cela préfigure l’expansion prochaine de Snow vers la sculpture, l’installation et le cinéma. Les meubles empilés constituent un autre motif récurrent, visible notamment dans Attic et More Tables and Chairs. Dans cette compression (tant du mobilier que des pièces elles-mêmes), le spectateur doit imaginer une séquence d’événements invisibles qui a mené à ces agencements. Un animisme imprègne les objets, une caractéristique qui s’est encore concrétisée dans le premier film de Snow, A to Z (1956), un court métrage d’animation réalisé à partir de découpages dessinés, où le récit est interprété par un ensemble d’objets presque fantaisistes.
Les personnages qui peuplent ces pages sont représentés avec parcimonie, souvent de profil ou simplement esquissés. Des yeux austères et les traits vigoureux d’un nez transpercent le reste d’une figure, à peine suggérée. Ces simplifications mettent en évidence l’intérêt marqué de l’artiste pour la distillation de la représentation, qui deviendra un thème central au cours de la décennie suivante à travers sa série phare Walking Woman (lancée en 1961), où la figure est réduite encore davantage à une silhouette pure.
1 Bernadette Corporation. 2005. Reena Spaulings. Semiotext(e) / Toastink Press.
2 Robert Enright. 2007. The Lord of Missed Rules: An Interview with Michael Snow. Border Crossings.
Michael Snow (1928-2023, Toronto) était un artiste et cinéaste canadien. Il a reçu de nombreuses distinctions au cours de sa carrière, notamment l’Ordre du Canada, le prix Gershon Iskowitz, le prix Samuel-de-Champlain, la Médaille du jubilé d’or de la Reine, le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, le titre de Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres, ainsi que la bourse Guggenheim.
Parmi ses expositions individuelles récentes, mentionnons « Michael Snow : A Life Survey (1955-2020) » à The School, aux États-Unis (2023), « Michael Snow : Closed Circuit » au Musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne (2018); « Michael Snow : The Sound of Snow » à Culturgest, à Lisbonne, au Portugal (2018); « The Viewing of Six New Works », à la Butler Gallery, The Castle, à Kilkenny, en Irlande (2016); « Sequences » au Centre d’image La Virreina, à Barcelone, en Espagne (2015); « Michael Snow : Photo-Centric » au Musée des arts de Philadelphie (2014); Michael Snow : Objects of Vision, à l’Art Gallery of Ontario, au Canada (2012); Solo Snow : Works of Michael Snow, à l’Akbank Sanat, en Turquie (2012); Michael Snow, à la Sécession de Vienne, en Autriche (2012); In the Way, à Àngels Barcelona, à Barcelone (2011); et Solo Snow, au Fresnoy, en France (2011).
Les œuvres de Snow font partie de diverses collections privées et publiques à travers le monde, notamment celles du Musée des Beaux-Arts de Montréal, de la Galerie nationale du Canada à Ottawa, la Galerie d’art de l’Ontario, à Toronto; le Museum of Modern Art, à New York; la National Gallery of Art, à Washington D.C.; le Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, à Washington D.C.; le Los Angeles County Museum of Art, à Los Angeles; le Musée Ludwig, à Cologne et à Vienne; ainsi que le Musée national d’art moderne, au Centre Pompidou, à Paris, parmi bien d’autres.